Claude Monet avant l'impressionnisme

Il y a 100 ans, le 5 décembre 1926, Claude Monet mourait à Giverny. Les musées parisiens célèbrent par des expositions le grand peintre qu'il fut. Plus modestement à notre échelle nous avons voulu, avec Isabelle, lui rendre aussi hommage dans notre dernière animation du mois de juin à la bibliothèque de l'UTA où nous faisons traditionnellement se répondre les mots et les images.   

            Le roman de Michel Bernard Deux remords de Claude Monet raconte les années de jeunesse du peintre marquées par la vie de Bohème quand le succès et la célébrité ne sont pas  encore au rendez-vous mais qu'illuminent l'amitié et l'amour. Frédéric Bazile et Camille Doncieux occupent les deux tiers du roman ; l'ami et la muse, devenue l'amante puis l'épouse, sont des sources de bonheur, de création artistique avant qu'une mort précoce les lui arrache l'un et l'autre.

            Fréderic Bazile, né à Montpellier en 1841, et Claude Monet se rencontrent en 1862 à Paris aux cours du peintre Charles Gleyre ; une admiration réciproque et une grande amitié vont les lier jusqu'à la mort tragique de Frédéric Bazile en décembre 1870. Le jeune homme, qui s'était engagé dans le corps de Zouaves lors de la déclaration de la guerre franco-prussienne, est blessé grièvement et meurt sur le champ de bataille lors d'un assaut pour forcer les lignes allemandes à Beaune-la Rolande. Il a 29 ans. Enfant du Midi il voulait en saisir la lumière, rendre sur ses toiles les plantes grandies dans les plis des rocs éblouissants, les couleurs de ce pays natal qu'il retrouvait tous les étés dans la propriété familiale de la vallée du Lez. L'attachement à cette terre languedocienne se double d'un attachement aux siens. Parents, oncles, tantes, sœur, frère, cousin se retrouvent dans l'harmonie simple et naturelle de la composition du tableau qui les représente La réunion de famille peint en 1867. Il s'était représenté modestement, presque timidement à l'extrémité droite de la toile mais du haut de son mètre quatre vingt huit dominait quand même le groupe familial et sur la toile aux vives couleurs la marque de son affection persisterait comme un souvenir dans le regard du père posé les années suivantes sur ce fils disparu. Beaucoup d'autres œuvres ont marqué sa courte carrière : des portraits (Paul Verlaine, Renoir..), des paysages, des natures mortes et bien que le mot n'existât pas encore on le range dans les peintres impressionnistes.

            Une autre figure habite le roman de Michel Bernard : Camille Doncieux un jeune modèle dont Claude Monet tombe amoureux et qu'il épouse en 1870 quelques mois après la naissance de leur fils Jean dont Frédéric Bazille est le parrain. La jeune femme, dont le joli prénom qui lui ressemblait et fondait sur la langue disait Renoir, va éclairer de sa présence les années d'Argenteuil de 1871 à 1878.où le couple, quittant Paris, trouve  une petite maison entourée d'un jardin clos de murs où les arbres déjà grands donnaient l'illusion d'un parc. Mais c'est la Seine qui va être le coup de foudre du peintre et devenir une de ses promenades privilégiées. Elle n'avait plus l’aspect parisien d'un luxueux canal mais large, profonde, plus verte, provinciale et déjà normande. Dans leurs échappées vers Trouville, Camille se prêtait de bonne grâce aux séances de pose, assise sur la plage, lisant à l'abri d'une ombrelle, Jean jouant à ses pieds. Le peintre mêlait sa femme au monde. Dans son souffle léger il lui semblait que s'évaporaient sa colère, sa peur de l'échec et sa tristesse. Peu de tableaux ont Camille comme seul personnage la présentant en pied ; le premier Femme à la robe verte lui valut la médaille d'argent du Salon de 1866 ; elle pose dans une robe où l'on semble voir le grain du tissu, la manière dont il se froissait, les pliures au contact du sol, son intensité aux reflets variables. Le succès fut d'emblée considérable et cette couleur verte tranchant sur les autres œuvres marrons et sombres du Salon brillait d'une lumière rafraîchissante. Un autre, le préféré du peintre qui ne voulut jamais s'en séparer, est La capeline rouge réalisé en 1873. Camille, un jour où il avait neigé abondamment, regagnait la maison par la grille du jardin et le regardait à travers la vitre. Elle se tenait dans l'axe de la porte fenêtre mains gantées serrées sur sa poitrine comme une passante frileuse ; son visage pâle aux pommettes rougies par le froid serti dans la capeline écarlate se détachait sur les arbres aux branches enneigées. Il ne lui fallut que peu de temps pour brosser la scène et il eut le sentiment d'avoir réussi à restituer la lumière laiteuse venue du jardin filtrée par les voilages relevés, d'avoir donné une humaine éternité à ce qui dure le temps d'un jour et d'une nuit en Île de France avant que le jour suivant le transforme en boue. Après la naissance de Michel en 1878, alors que Claude Monet devient célèbre et vend rapidement ses tableaux, et que le couple vit dans une certaine aisance financière, les dettes dues au train de vie bourgeois qu'il mène les oblige à quitter la maison d'Argenteuil. Ce fut Paris puis Vetheuil où ils étaient hébergés par Ernest Hoshedé collectionneur d'art. Parallèlement à ces changements de lieux dont Monet pensait qu'ils seraient un facteur de guérison pour la jeune femme la santé de Camille se dégrade ; un mal mystérieux la ronge et la gravité de son état ne peut plus donner le change. Elle ne quitte plus guère la maison et le médecin qui a diagnostiqué un cancer de la matrice que l'accouchement a accéléré sait que la guérison est improbable. Elle meurt le 5 septembre 1879 : elle avait 32 ans. Claude Monet la peint sur son lit de mort. Avec du bleu et du blanc il fait monter à la surface du monde une dernière fois le visage de Camille, il peint sa dernière empreinte sur la terre.

            Renoir lui rendra cet hommage : Monet ne peignait que ce qu'il aimait profondément. Son seul maître c'était l'amour, l'amour de ce qu'il avait sous les yeux et qui était beau. Et comme il a beaucoup d'amour, il est un grand peintre. De l'âme de Camille était passée dans la peinture de Claude Monet, son mari.  

            Avec les mots du roman de Michel Bernard, avec la beauté des peintures de Monet notre année littéraire finissait en nous offrant deux plaisirs artistiques .Mais comme tous les mois de juin  un autre plaisir s'est ajouté à eux : celui de la gourmandise à travers trois gâteaux, aux pommes, à l'orange, aux noix et au miel que nous ont offerts Maïté, Christie et Jeanine et dont la dégustation joyeuse et animée donnait à notre petite assemblée un air de vacances.