Autour des romans de Laurent Mauvignier

Malgré le soleil qui brillait dehors et incitait à la flânerie, beaucoup de monde autour de la table ovale de la bibliothèque ce mardi 17 mars, pour mieux connaître Laurent Mauvignier. Son dernier livre La Maison vide, prix Goncourt 2025, l’a mis en lumière mais nombreux sont les lecteurs qui sont sous le charme de son écriture et de ses thèmes depuis son premier roman Loin d’eux paru en 1999.

Deux voix se succédaient pour souligner ce qui, entre ce premier et ce dernier roman, les reliait et ce qui, en étant différent, donnait à chacun des ouvrages sa singularité.

Loin d’eux est un huis clos familial de 120 pages, très court comme tous ses premiers romans, centré sur un drame intime, qui couvre un peu plus d’une année de la vie de ses 6 personnages : le père Jean, la mère Marthe, Luc leur fils, Gilbert, Geneviève et Céline ses oncle tante et cousine. Les parents de Luc et de Céline ont des exigences banales : obéir aux aînés, respecter un mort, travailler dur car il ne s’agit pas d’espérer une autre vie mais de faire avec ce qu’elle vous donne.  Il y a, d’un côté, le monde du père rude et laborieux et de l’autre, l’univers du fils dans sa chambre remplie d’affiches de cinéma, deux monde incompatibles… Luc va partir à Paris espérant y réaliser ses rêves ?

Loin d’eux est une suite ininterrompue de monologues intérieurs, de voix solitaires qui ressassent leur désarroi autour d’une disparition. Ici le monologue intérieur, exprime tout : le malheur, le doute, la honte, les remords, la tristesse et aussi la rancœur. Chez ces gens-là, on ne parle pas, on étouffe des non-dits. On a si peur de tout qu’on finit par disparaître comme Luc (par la mort) et Céline par la fuite.

Personne, ni des parents ni des enfants, ne porte la responsabilité de ce silence qui s’est accumulé, de ce langage absent. Tous le subissent... Tous sont condamnés à ne rien partager de ce malaise, de cette douleur.

La maison vide est une saga familiale de 750 pages qui raconte sur 4 générations l’histoire d’une famille de propriétaire terriens aisés dans un petit bourg de Touraine. Ils vont traverser 100 ans d’histoire dans cette maison, lieu qui rassure, qui protège mais aussi qui enferme, qui fait ressortir les drames, les souffrances. La guerre de 14 puis celle de 40, les deuils, les naissances, les mariages, qui auraient pu réunir vont séparer. La solitude, la difficulté à dire, à trouver les mots, la maladresse de l’amour, celui de Firmin pour sa fille, de Jules pour sa femme, qui ne sait pas se manifester ou alors son absence totale, l’indifférence devenue haine de Marie Ernestine pour sa fille Marguerite vont étouffer des personnages, les détruire.

Différents par leur taille, par leur histoire, par leurs personnages, les deux romans ont en commun d’être des écrits qui réparent. Laurent Mauvigner très marqué par le suicide de son père alors qu’il avait 16 ans, va tenter d’exorciser cette angoisse de l’enfance, les questions auxquelles on ne répond pas, de rendre des blessures moins douloureuses en analysant par les monologues intérieurs de Jean, de Marthe, de Céline dans Loin d’eux. Dans La maison vide l’enfant de 7 ans qui assiste, à la Libération, à la scène où sa mère est tondue, huée, violentée n’aura peut-être plus assez de ressource, devenu adulte, pour tenir debout. Ce sont aussi des livres qui réparent des torts, qui rendent leur dignité, leur lumière à des gens que l’on avait invisibilisés, qui avaient été mis à l’écart, laissés de côté par notre indifférence ou notre mépris. La bienveillance du narrateur les met à l’honneur et la femme de Firmin, celle qui n’avait pas de nom mais était seulement l’ombre préposée « aux confitures et aux chaussettes à repriser » se transforme en femme forte et n’est plus celle qui n’en finit pas de rétrécir et de disparaître dans l’ombre du père.

La construction des deux romans, hors du temps pour le premier, comme le sujet traité de la non communication, la narration chronologique pour le second, donne au récit une force venue de son enroulement autour des personnages. Les phrases, si propres à Laurent Mauvigner, emportent le lecteur dans un long fleuve de mots. Façonnées par le rythme elles se construisent par vagues, par mouvement musicaux, elles savent écouter le silence, parler des cicatrices laissées par les non-dits. Elles savent dire l’indicible, exprimer les doutes, revenir en arrière, hésiter, reprendre des mots qui sauront parler des traces laissées par les disparus. Le lecteur a parfois l’impression que la narration des faits importe peu et s’efface pour laisser l’émotion nous envahir.

Il faut lire tout haut des phrases de ces romans pour saisir cette émotion et en savourer la beauté. C’est déjà le conseil que donnaient Lambert Wilson et Arianne Ascaride dans une émission d’Augustin Trapenard où La Grande Librairie devenait, ce soir-là, un manifeste pour la lecture à voix haute !