Mystification littéraire !
Mardi 18 novembre se tenait dans la bibliothèque l’animation mensuelle qui avait, ce jour-là, comme thème : la figure maternelle dans Vipère au poing d’Hervé Bazin paru en 1948, énorme succès de librairie vendu à 5 millions d’exemplaires, traduit dans une trentaine de langues et adapté deux fois au cinéma.
Nous avons tous en tête, venu de nos lectures de collégiens le personnage de Folcoche, mère du jeune narrateur Jean Rezeau. Il en fait un portrait extrêmement sévère, inventant des punitions injustes et cruelles, leur faisant connaître la faim, le froid, cherchant à détruire le moindre plaisir de Jean et de ses deux frères, elle est surnommée par eux Folcoche, abréviation de Folle et Cochonne. La haine qu’ils ressentent pour elle va aller jusqu’à tenter de la noyer, lors d’une escapade en bateau, dans la petite rivière qui coule au bas de la propriété La Belle Angerie.
La dernière phrase du livre est terrible, montrant l’adolescent marqué pour toujours par cette absence d’amour maternel s’adressant à sa mère qu’il rendra responsable des échecs de sa vie à venir : « Ta vipère, je la brandis, je la secoue, je m’avance dans la vie avec ce trophée, effarouchant mon public, faisant le vide autour de moi. Merci ma mère ! Je suis celui qui marche une vipère au poing. »
La réalité fut autre ! Emilie Lanez, journaliste, intriguée par cette mère haïe de tous a enquêté. Exhumant des archives de police, d’asiles psychiatriques et s’appuyant sur les correspondances familiales, elle nous livre de Jean Hervé-Bazin, à qui on donna comme nom littéraire le patronyme familial, et de sa mère Madame Paule Hervé-Bazin un tout autre portrait. Elle a enquêté sur un passé plutôt obscur de l’auteur. Tout un pan de vie que l’écrivain a volontairement et soigneusement caché, période qui correspond à une quinzaine d’années de 1929 à 1948, de son entrée à l’université jusqu’à la parution de son premier roman. La journaliste va se plonger dans les archives de la préfecture de police, dans celles des asiles d’aliénés où il a été interné, dans les archives de presse de l’époque, les démarches des parents, les interventions de la famille et nous faire découvrir que le personnage de fiction est bien celui de Brasse Bouillon, non plus frêle victime d’une marâtre indigne mais comme un personnage d’une tout autre envergure, une sorte de Protée. Les révélations sont troublantes sur la personnalité de cet auteur marquant de la littérature du 20e s, président durant 20 ans de l’académie Goncourt. Des faits qui contrastent avec la personnalité publique qu’il est devenu ensuite. Sa jeunesse chaotique rythmée, non par la simple rébellion d’un adolescent mal aimé, mais par un enchainement de fuites pathologiques, d’escroqueries, de falsification d’identité et de séjours en asile et prison. Une vie de délinquance que l’auteur a méthodiquement cachée et qu’il fallait à tout prix combler par une fiction plus acceptable. La figure de la mère, cette Folcoche passée à la postérité comme l’incarnation du monstre domestique, se fissure.
L’enfant martyr du roman, fut en fait un adolescent fugueur, menteur cambriolant la demeure familiale puis un jeune adulte qui escroque, menace. Condamné par les tribunaux et privé de ses droits, il fit des années de prison à la Centrale de Clairvaux et fut interné plusieurs fois en psychiatrie. Ce passé fut occulté dans ses biographies ; jusqu’à sa mort en 1996, il fut couvert d’honneurs littéraires et Président pendant 23 ans de l’Académie Goncourt. Sa mère, née Paule Guilloteaux, a été, très jeune, mise en pension – à Vannes - et élevée sans amour par des parents que la politique et les mondanités occupaient trop à Paris pour qu’ils aient le temps de s’intéresser à elle. Mariée très jeune à Jacques Hervé-Bazin, elle se retrouva, à 22 ans, mère de trois garçons. Le couple s’expatria en Chine pendant 4 ans laissant les trois jeunes enfants à la grand-mère maternelle. Maladroite dans sa façon d’aimer, elle ne fut certes pas une mère tendre ni bienveillante mais à la lecture du roman et du portrait que son fils, 20 ans après les faits, trace d’elle, Paule choisit de se taire. Elle se condamne au silence et semble accepter d’être Folcoche ce monstre de papier, car elle devine que la littérature va sauver son fils.
Alors pourquoi ce livre, ce matricide littéraire, comme on le voit analysé souvent et pourquoi si tard, car Hervé Bazin a 37 ans quand il parait ?
Placé sous statut d’interdit judiciaire par sa famille alors qu’il veut s’émanciper socialement et financièrement, cette situation sera le point de départ de l’écriture du roman et de sa publication
C’est une vengeance construite, mûrie et oh combien efficace car elle va condamner depuis près de 70 ans une famille au silence.